Parfois à la remorque de l’événement – la panne – ou au contraire préventive, la maintenance est une fonction qui est traitée par silos et non de manière insérée. Au grand dam de ses paramètres de gestion.

Du correctif réalisé dans l’urgence au préventif relevant d’opérations de grande révision, la maintenance des équipements s’est longtemps cantonnée à des actions de type réparations. La complexité croissante des installations, l’intensification des normes de sécurité industrielle, l’incidence chaque jour plus forte d’éventuelles défaillances informatiques (voir retentissements de ce type de dysfonctionnements sur le trafic Eurostar ou TGV) et d’autres paramètres livrent cette fonction à des spécialistes méritants qui n’attirent guère le regard des directions générales.

Chacun fonctionne dans le pré carré de ses compétences et dans le silo de ses connaissances. Les équipes fonctionnent, mais peu convergent vers une stratégie offensive alors qu’il est établi qu’un arrêt de quelques jours d’une ligne de production (MTTR : mean time to recovery) dans l’agroalimentaire peut conduire à la perte d’un référencement dans une grande enseigne de la distribution. Référencement pourtant conquis de haute lutte.

Face à ce risque omniprésent, la maintenance conditionnelle (au sein de la préventive) issue d’une meilleure connaissance des matériels (grâce à des capteurs et à des témoins de fatigue) a permis un saut qualitatif que la robotisation fiabilisée a encore accru. De plus, on relève de nombreuses interventions de type « maintenance évolutive » qui vont au-delà de la définition AFNOR (remise en état de fonctionnement) en améliorant le service rendu, au total, de l’équipement ou du logiciel et en augmentant la durée entre deux visites de maintenance (MTBO : mean time between overhauls).

Schématiquement, le télédiagnostic en amont et la dimension évolutive incrémentale en aval sont les deux champs du bouleversement dynamique de la maintenance. L’AMDEC (Analyse des modes de défaillance, de leurs effets et de leur criticité) demeure un outil efficace notamment dans sa version « flux » qui intègre un plan de sécurisation ainsi qu’un calcul prévisionnel des stocks de sécurité. À cet égard, il n’y a pas que les industriels qui sont au cœur des questions de maintenance. L’obligation pour les banques de disposer, en continu, d’un PRA (Plan de reprise d’activité ou PRE : plan de reprise d’exploitation) représente un défi technique et un coût non négligeable de type duplication des installations les plus sensibles (Jullia pour la Société Générale).

Les risques de mises en jeu de la responsabilité pénale des mandataires sociaux ont, dans la dernière période, attiré l’attention de certains dirigeants. Mais, la pression concurrentielle, l’impact de la crise sur les taux de marge, les suspicions d’obsolescence programmée de certains matériels ont cantonné l’attention en deçà du niveau requis. Dans la méthode des 6M (méthodes, matières, matériels, main d’œuvre, milieu, moyens), le milieu interne à l’entreprise demeure trop cloisonné.

Ainsi, il est rare qu’un dialogue constructif s’instaure entre les directions financières et les opérationnels de maintenance. La fonction « ordonnancement » qui consiste à faire la comparaison entre les besoins et les moyens n’est que trop rarement le siège d’un échange approfondi, car la discussion budgétaire plus dépouillée et expéditive l’emporte souvent.

Et pourtant, il y a matière à augmenter la productivité de sa maintenance par un travail collectif comptable de qualité. Il faut ainsi savoir distinguer les pièces de rechange et les matériels d’entretien strictement spécifique qui sont des immobilisations dont l’amortissement démarre dès l’acquisition de l’équipement concerné, contrairement aux pièces de rechange dites principales qui sont à immobiliser en cas d’utilisation sur plusieurs exercices, mais dont l’amortissement ne démarre qu’à compter de la mise en service sur la durée de l’équipement source. Enfin, les pièces dites de sécurité sont amortissables dès l’entrée en service de l’équipement sur sa propre durée d’immobilisation.

Cette typologie comptable et fiscale recouvrent parfois des enjeux considérables que peu de rapports annuels, même de grandes sociétés cotées, ne viennent expliciter. Nous sommes là dans une forme de triple opacité liée à un relatif dédain des dirigeants, une délégation excessive au sein des directions financières et une méconnaissance des enjeux financiers latents de la part des exploitants qui ne peuvent savoir que ce que l’on a pris le temps et le soin de leur apprendre.

Clairement, la maintenance est à insérer dans un travail collaboratif sur le terrain (utilisateurs, opérateurs, sous-traitants, équipes externes d’intervention, représentants des fabricants d’équipements, etc.), mais aussi dans les bureaux où se décident l’allocation des budgets et leurs transcriptions fiscales (pièces de rechange inscrites en stocks ou en immobilisations). Il y a eu aussi tout un débat autour de la qualification des opérations de gros entretien et de grandes visites : la pratique résultant des textes fiscaux conduisant à les inscrire en provisions pour charges et non à l’actif (selon le CGI A II, 15 bis).

En revanche, quand les dépenses de remplacement incombent contractuellement à l’entreprise (crédit preneur d’un contrat de crédit-bail) qui est l’exploitante d’un matériel non inscrit à son actif, celles-ci sont également immobilisées (en tant que composant) et n’ont donc pas à être passées en charges. L’expérience rapporte que bien des erreurs d’inscription viennent se glisser dans les travaux comptables mal sourcés. Derrière l’anodin compte 6156 du PCG (« maintenance ») se cache parfois le 2181 : « Installations générales, agencements, aménagements divers » et des intérêts distincts pour l’entreprise.

Au terme de cette analyse, chacun perçoit les enjeux (en dizaines de milliards pluriannuels pour EDF, en centaines de millions pour L’Air Liquide ou la BNP) et mesure à quel point la maintenance efficace est affaire de décloisonnement et de fonction insérée. Pour le reste, cette fonction évolutive ne dément pas la citation de l’essayiste Jean Paulhan (animateur de la NRF : Nouvelle Revue Française) : « Les machines semblent avoir été inventées pour nous éviter les fatigues, mais tous les travailleurs travaillent beaucoup plus depuis qu’ils s’en servent » (« Les incertitudes du langage », 1970).

À l’aube de l’arrivée des objets connectés, au temps de l’usage en continu de nos portables et sous le coup des toujours possibles cyberattaques, ce propos semble prémonitoire et fondé.

Jean-Yves Archer / Économiste

Sources : Les Echos • Jean-Yves Archer • Mars 2015

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